Balades parisiennes/Petites histoires

La passante de la rue Soufflot

FICTION – Lorsque ma langue glisse sur mes dents, je les sens lisses : je viens de me les laver. Mes yeux sont collés. Je n’entends presque plus l’eau de la pluie qui ruisselle contre le carreau de ma chambre. Il y a des petits points rouges sur un écran noir derrière mes paupières. Je pose sur la table de chevet mon bouquin corné à la page cent vingt deux. J’appuie ma joue contre l’oreiller. J’aurais bien aimé que la femme à la terrasse du Café Soufflot appuie ses joues sur mon oreiller. Mais elle me ferait sans doute remarqué à quel point il pue.

Cette femme aux yeux de fougère m’a regardé, il y a quelques heures, comme on regarde une pâtisserie quand on est au régime: avec une grande envie dissimulée sous les traits du dédain. J’avais eu envie de faire demi tour, de la prendre dans mes bras, de lui dire que je ne fais pas grossir et enfin de la promener au Luxembourg, tout fier, comme on promène un lévrier afghan en laisse. Mais, comme chaque fois qu’une femme pose son regard sur moi, j’ai continué à marcher.

A présent, dans mon lit, j’y repense.

Je devrais aller m’acheter un autre pantalon pour remplacer le mien. Il est trop usé. Peut-être que Mademoiselle Mathin pourrait m’accompagner. Je l’emmènerais au jardin du Luxembourg. Elle m’apporte toujours le courrier gentiment, mais elle reste sur le pas de la porte. A chaque fois, elle a des petites phrases en réserve pour moi.

L’horloge accrochée au mur indique trois heures. Je dois compter dix- sept minutes en plus environ pour avoir l’heure exacte.

J’entends Monsieur Garand tousser. C’est le voisin du palier gauche. La dame qui s’occupe de lui est partie à 22h03. Peut-être que Monsieur Garand regarde l’heure, lui aussi. Il n’a sans doute pas envie qu’il soit si tard à sa montre, ou si tôt. Il tousse. Je m’attends toujours à ce que Mademoiselle Mathin m’annonce un matin que les poumons de Monsieur Garand lui étaient sortis par la bouche. Mais non. Elle me dit souvent qu’elle le trouve très courageux, parce qu’il tient bon.

De mon lit, je ne peux pas sentir l’odeur de cet homme, juste entendre ses soupirs, ses râles, ses quintes de toux, ses pleurs parfois. Quand j’ai envie de vomir, je respire par le nez. L’odeur est toujours perceptible, qu’elle soit réelle ou non.

J’ai envie d’acheter une télévision à Monsieur Garand, pour qu’il ne vive plus ses nuits comme un bagne. Ce sont les mots de Mademoiselle Mathin. Elle dit que son bagne, c’est son propre corps malade. Mais je ne suis pas riche. Et il faudrait que je m’achète aussi une télévision si je l’étais.

Crédits photo : Patrick Martin

Crédits photo : Patrick Martin

 

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Une réflexion sur “La passante de la rue Soufflot

  1. Du pavé monte en corps ces odeurs d’herbe que le macadam aurait voulu dévorer. Paris, mon coeur de gamin, t’as toujours l’oeil au carreaux des tabliers de ma maternelle…rue de Verneuil, tout contre chez Gainsbar

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