Petites histoires

L’étranger de la ligne 87

Il est monté dans le bus. Mon premier et seul réflexe a été de détourner la tête pour pas qu’il me voit. Il me dérangeait à monter dans MON bus, à côtoyer, à flirter avec ma vie nouvelle. C’était comme si la bulle d’espace avait retrouvé celle du temps, l’espace d’un moment pour s’éteindre, former un anneau étroit et me serrer à la gorge.

Il est monté et m’a frôlée. Moi, comme d’habitude, je suis assise à l’avant pour composter rapidement si jamais ces foutus contrôleurs de la RATP se pointent. Il m’a frôlée, mais ne m’a pas vue, ou peut-être a-t-il fait semblant de ne pas me voir. Comme moi. Peut être était-il dérangé aussi de me voir, n’avait rien à me dire, ne voulait rien me dire de sa vie d’aujourd’hui. Travaille-t-il à présent ? Je me souviens de sa guitare et de son envie de devenir luthier. Est-il devenu luthier ? Je me souviens de Madame V., notre professeur de littérature qui passait son temps à se moquer de lui, elle l’aimait bien cependant. Et Madame B, notre professeur de philosophie que je soupçonnais de baiser avec lui en cachette. Il en a eu des conquêtes, je me souviens. Et j’aurais sans doute aimé en faire partie, mais je n’étais pas assez bien, assez grande, assez sociable à cette époque. J’étais la-petite-sensible-qui-chante-bien-mais-sans-rythme. Le rythme ! Me disait-il, fais attention à ton rythme ! Mais je n’ai jamais pu être accompagnée par sa guitare. Il a renoncé.

Il est monté dans le bus. Je me suis retournée et j’ai fait comme si je regardais une affiche à coté de lui, j‘avais peut-être envie qu‘il me voit, qu‘il voit que je ne suis plus la ratée d‘autrefois. Que je suis devenue une vraie femme. Je l’ai vu accoudé à une barre métallique dans le fond. Il regardait le paysage défiler à la grande fenêtre. C’était bien lui, toujours un peu rêveur. Comme moi. Je suis sûre qu’il aime Barbara, au moins autant que moi.

Malgré tout, rien ne s’est passé.

Il est descendu du bus.

Les deux bulles, celle du temps et celle de l’espace, se sont séparées pour me laisser un peu respirer. Il est descendu rue Monge, avec une grande pochette sous le bras. C’est un artiste, encore, très certainement. Je l’ai regardé s’éloigner.

J’aurais peut-être aimé mourir étranglée tout compte fait.

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