nouvelle du fond

Chez le fleuriste

FICTION – Métro Vavin. 198, Boulevard Montparnasse à 16 heures pour le « English tea hour. »
Présentations officielles.

Il a toujours eu horreur de cela, mais Catherine a insisté. Très insistante sa Catherine. Pour tout. C’est toujours elle qui tenait à sortir au cinéma le vendredi soir alors qu’il y avait de bons films à la télévision. Toujours elle qui insistait pour mettre les verres dans un placard différent de celui des assiettes. « Les femmes ! », se disait-il. Quoiqu’il en soit, il devait se magner chez le fleuriste avant 16h. Rue Vavin, il y en avait un, il le savait.

Ça tombait bien, son affaire.

Il avait tenté de lui faire comprendre, à Catherine, que connaître sa famille lui faisait très plaisir mais que le coté « présentation officielle » autour d’un thé anglais l’emmerdait profondément. Il savait très bien comment tout cela allait se passer. Devant la porte d’entrée, troisième étage, pallier de gauche, en sortant de l’ascenseur, il aurait déjà le front ruisselant et la tache incontournable sous les aisselles. Il est vrai que les parents de Catherine le terrifiaient quelque peu. Leur coté traditionaliste le mettait mal à l’aise, et cela sans vraiment les connaître, sans les avoir rencontré en personne. Cette idée de thé au lieu d’un simple dîner, ou d’un déjeuner ou encore d’une exposition au musée d’Orsay !
« Bruno, notre fille nous a parlé de votre métier. Alors comme ça, vous travaillez avec Alexandre des… comment déjà Catherine ? Desplat ? Ah oui, c’est ça. Oui, de la musique de film. C’est bien ça ?
_ Oui, c’est ça. C’est une véritable vocation pour moi (ouf une phrase de casé)
_Le problème de ce genre de métier est la précarité n’est-ce-paaas ?

_Oui… le tout est de se frayer un chemin, c‘est un milieu de requins, mais une fois qu‘on y est, on y reste et le nom devient en lui-même une carte de visite.

Travailler dans le cinéma, synonyme de mort sociale ?

Ce discours là, il l’avait fait à ses propres parents, il le connaissait par cœur. Combien de fois à table, il avait fallu les convaincre que travailler dans le cinéma n’était pas synonyme de mort sociale ? Ça allait être difficile, avec les parents de Catherine, il le savait. Son métier ne serait pas tout de suite accepté. Il s’y était préparé. Mais il se répétait aussi que le principal était quand même Catherine, son choix et son attachement et non le reste. C’est aussi ce qu’elle même lui répétait. Et oui, elle était attachée à lui, et oui, il était attaché à elle. En gros, tout allait bien. Si tout continuait à aller aussi bien, ils avaient même prévu de se marier. Pas tout de suite mais pas trop tard non plus. Et puis, pour des raisons fiscales, le mariage, c’est toujours mieux. il ne comprenait d’ailleurs pas leurs voisins qui, au bout de quinze ans de concubinage, ne s’étaient toujours pas mariés, alors qu’ils ne roulaient pas vraiment sur l’or et qu’ils avaient beaucoup d’enfants.
Trêve de digressions.
Pour le moment, sa mission était de trouver les bonnes fleurs. Les femmes, elles, connaissaient le langage des fleurs. Et ça, c‘était chiant. Il fallait donc faire très attention à ne pas envoyer un mauvais message à sa potentielle future belle mère. Il avait entendu dire que les roses jaunes étaient un symbole d’amitié. Mais il ne voulait pas qu’elle pense cela. Elle prendrait sans doute cela pour un manque de respect. Les roses rouges ne vont pas non plus, elles représentent la passion. Il fallait penser à autre chose. Pourquoi des roses après tout ? Il y a d’autres fleurs, on l’oublie trop souvent. Heureusement que la fleuriste avait l’air gentil, elle allait pouvoir le conseiller.
Pourquoi pas un bouquet de mimosa ? Le message était celui de la sécurité, pour rassurer madame, c’était quand même l’idéal. Un bouquet « malgré mon boulot je suis équilibré et stable et je ne me drogue pas », un bouquet qui parlait à sa place, ce n’était pas rien.

Qu’est ce qui était trop pour un « simple » English Tea Hour ?

Pourquoi pas une plante ? Original. Et l’avantage était que ça restait. Il avait pensé aussi à une orchidée, mais c’était peut être trop pour un simple « english tea hour » . Simple ? Après tout, il n’en savait rien. Et puis qu’est ce qui était trop pour un « simple » English Tea Hour ? Il ne savait absolument pas combien ils seraient. Il y aurait peut être toute la famille. Cousins, cousines, petit frère. Celui-là, il savait comment se le mettre dans la poche. Catherine lui avait dit qu’il était fan de cinéma. Il lui suffirait de lui dire qu’il connaissait plein d’acteurs. Tout en exagérant un peu. Allons pour l’orchidée. La fleuriste était d’accord aussi, il hésita quand même à cause de la forme clitoridienne de la fleur. Si la mère était un peu tordue (ce qui est parfois le cas chez les bourgeois bien coincés), elle y verrait là un signe d’activité sexuelle intense entre lui et sa fille. Or, elle la croit peut être encore vierge ! Si elle savait la pauvre femme ! Cependant, l’orchidée rappelait très bien les formes et les désirs d’une femme, ce qui pourrait faire de lui le gendre idéal et attentionné comblant les attentes de Catherine. Va pour l’orchidée !
Emballé, c’est pesé. A présent, il ne lui restait plus qu’à trouver le numéro de l’immeuble. Il lui semblait que c’était plus près de l’hippopotamus que de la tour. Il ne connaissait pas très bien le quartier. Lui, c’était plus rive droite. Et puis, il habitait Paris depuis peu. Il avait rencontré Catherine grâce à un site de rencontre sur internet. A cette époque, il était encore à Avignon. Puis, il avait été envoyé à Paris pour quelques tournages et en avait profité pour lui proposer un rendez vous. Et hop ! D’une pierre deux coups. Ça a été presque automatique. Ils se sont vus plusieurs fois, dans des cafés, jardins, et cinéma. Puis, elle lui avait proposé de monter un soir. Ce qu’il avait attendu, bien évidemment avec une impatience dissimulée. Ils avaient passé la nuit ensemble et avaient convenu de vivre dans le même appartement. Pour des raisons pratiques en premier lieu. En effet cela évitait les transports, gain de temps et gain de pêche.
Quoiqu il en soit, il était déjà 15h53 à sa montre et il ne fallait pas tarder. Il passa devant une boutique de livres anciens. Des étalages à l’extérieur confirmaient que c’était la fameuse librairie de livres « beaucoup trop chers pour ce qu’ils valent vraiment » dont lui avait parlé sa Catherine.
Une femme pourtant les regardait avec une très grande attention.

La suite très bientôt…

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Une réflexion sur “Chez le fleuriste

  1. Pingback: Chez le fleuriste, épisode 2 | Le Café littéraire de Nadja

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