Billets d'humeur

Aux deux facultés

J’ai comme une impression de passer ma vie dans les cafés. Certains passent leur vie dans les trains, au téléphone, à travailler… moi je la passe à regarder ma tasse blanche, très souvent, et la substance noire et pauvre. Mais qu’est ce que j’attends au juste ? je pense à des trucs parfois. C’est même dans ces endroits que je me surprends le plus à réfléchir. A Muchel qui se morfond, qui s’apitoie, qui veut me tuer. Je pense souvent à lui, à la façon dont il pourrait me détruire par exemple. Un jour de cours.

Un beau jour de cours qui serait mon dernier.

Il viendrait par surprise à la fac. Il faut dire qu’il n’y a pas mis les pieds depuis pas mal de semaines, depuis le drame en fait. Ce petit drame qui n’en était pas un pour moi. Il serait là, à marcher, les poings en l’air. Je serais dans le hall. Toute seule. Sans aucun doute. Il marcherait vers moi, me dirait bonjour et me foutrait son poing dans la figure. Une fois. Je tomberais. Les gens se regrouperaient autour de nous, l’air inquiet et hésitant. « Il y a de l’animation dans cette fac », se diraient-ils.

Un truc à raconter aux copains.

Deux fois. Je ne me serais pas relevée entre temps, mais il cognerait quand même. Dans le silence. Tout se passerait ainsi. J’en mets ma main à couper.

J’ai effectivement croisé Muchel en rentrant en cours un jour. Il est passé à coté de moi sans me voir. J’étais en retard et je ne me suis pas attardée. Le micro du prof marchait mal, il y avait beaucoup de bruit dans l’amphithéâtre, beaucoup de rire. Je notais mal le cours.

Mais retournons à mon café. J’attendais un jeune homme ce jour-là. Une cigarette à mes lèvres (cette histoire se passe avant janvier 2008). Je le vis s’approcher, j’avais pris une place stratégique pour pouvoir le guetter par la baie vitrée. Joseph Bara. C’était le nom de la rue que je voyais. J‘étais un peu en avance, il était un peu en retard. Il me fit un signe et entra dans le café. J’avais eu le temps de fumer trois clopes. Je connaissais très mal ce garçon, il m’avait plus ou moins draguée dans la rue, on s’était échangé quelques messages et on s’était vu quelques fois. Une fois, nous avions pris le bus ensemble. Il voulait me voir, et j’ai fait un bout de chemin avec lui, une dizaine de stations même pas. Mais il me regardait d’une façon assez surprenante. Son regard me disait qu’il avait très envie de me sauter. Je faisais semblant de ne pas comprendre, il n’était pas question que je réponde à ses avances. Enfin en tout cas plus ou moins.

Effet placebo du décaféiné

Il m’a parlé longtemps du café, l’idiot. Il gesticulait, l’idiot. Il croyait dur comme fer à l’effet placebo du déca. Pour lui, tous les cafés étaient des expresso. Le déca n’était qu’une farce universelle, un peu comme le suicide de Bérégovoy. J’ai trouvé l’idée intéressante. Pas tellement probable mais possible. Cette originalité valut quelques points dans le jeu de sa séduction, qu’il perdit très vite en me parlant de sa musique. Il écrivait des chansons, il m’en parla pendant une demi heure. Moi qui n’aimais pas tellement la musique pop-rock, il venait de creuser sa tombe. J’ai eu le temps de penser à autre chose pendant ce temps-là, (tout le monde a déjà fait cela, n’est-ce pas ?). Opiner du chef de temps en temps pour faire croire à mon adhésion.

Il insista ensuite pour qu’on aille chez lui. Il habitait rue Joseph Bara. Je montai au sixième dans son petit appartement. Il me fit un déca en riant. Je le regardais faire, sûr de lui. Je connaissais déjà la suite. Mais il s’y prit mal le bon bougre ! Il m’a embrassée, et une dizaine de minutes après, nous étions déjà dans sa chambre. Un peu surprise, je me laissais conduire, il ne fallait pourtant pas que je réponde à ses avances. Bon, pour le coup, c’était perdu. Il ouvrit tout à coup la fenêtre, non pour regarder la belle vue en ma compagnie mais pour fermer les volets. Il prit son temps. Puis, il enleva la couette de son lit et me posa tranquillement sur le lit. Plus de malentendu possible. Cette absence même d’ambiguité me fit perdre toute envie de lui. Et le fait qu’il se déshabille en prenant soin de bien plier ses habits avant de les déposer délicatement sur la chaise, était définitivement la goutte d’eau qui fit déborder le vase ! Il partit seul dans la salle de bain, sans rien dire. Je sortis de son appartement tout simplement sans rien dire non plus. Sans faire d’histoire. Et je repartis en cours. A plusieurs reprises, il tenta de me contacter. Je lui ai répondu une fois, en lui proposant une petite promenade au jardin du Luxembourg. Mais il n’est jamais venu au rendez-vous, puis j’ai ignoré ses appels et ses messages. Il comprit rapidement et ne perdit pas son temps avec moi.

Muchel est revenu en cours, puis il est reparti, pour s’inscrire à l’armée. Il ne m’a pas cassé la figure. Un jour, un peu plus tard, dans le même café, rue Joseph Cara, nous avons longuement parlé, lui et moi. C’était bien mieux que les poings. Tout le monde le dit, ça. Quand nous nous sommes quittés, il souriait et m’a fait un signe de la main.

On ne le reverra plus je pense.

L’épisode Muchel est terminé.

OTIUM

Il aura duré trois mois à peu près. Lui, comme le guitariste et sa musique pop rock, sont sortis de ma vie, en laissant derrière eux quelques traces de déca qui n’arriveront pas à me maintenir éveillée. Je dors beaucoup pour éviter de pleurer. Et je dors beaucoup trop pour mon organisme qui s’habitue progressivement à l’effet d’otium. Cet effet qui donne au membre du corps l’envie d’être nuage ou morceau de coton qui servent à démaquiller le visage des femmes.

Retour en 1943. Café et musette. une femme chante à la radio, ça grésille un peu. Je vis en sépia et c’est bien mieux, on ne voit pas les imperfections. Je vois cette femme à travers la radio, elle est si belle. Ici, on parle de tout. Des allemands, de l’occupation, des juifs qui partent et qui ne reviennent pas. Parfois, les soldats en uniforme viennent pour parler. Ils sont comme nous, ils attendent.

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