Billets d'humeur/nouvelle du fond

Lettre d’une prostituée

BILLET – Pourquoi ce vide autour de moi ?
Ils sont tous au comptoir. J’ai l’impression qu’ils me regardent avec des yeux de chien en rut. N’ont-ils jamais vu une jeune fille assise seule dans un café à dix heure du matin ? Rien n’a changé pourtant. C’est toujours la même rengaine. Les lieux seuls changent. Presque pas. Les bras, les yeux changent. L’âge aussi. L’âge fait beaucoup et me destabilise au point de me sentir sale, quand je quitte des bras jeunes et joueurs. Pourquoi est-ce que je me sens unique seulement dans des bras ridés ? Des bras ternes et forts à la fois, ternis par l’alcool et la clope, forts par la masturbation. Confondent-ils l’amour qu’ils sont certains de me porter avec leur envie pathétique de jeunesse ? Jeunesse et fraîcheur que je peux leur apporter. Pourquoi n’arrivé-je pas à me faire aimer d’une bonne façon par les garçons de mon âge ? Ce sont eux que je préfère. C’est dans leurs bras jeunes que j’aime me réveiller. Pourquoi le réveil est-il si dur alors ? Pourquoi le matin arrive t -il si vite ? Ils n’ont rien à donner, mais tout à prendre. Ma peau, ma bouche, mon ventre et ma vertu. On m’a dit que je donnais trop, au premier jeune homme qui passe et qui me trouve un peu belle. Je fais l’effet d’une grande quantité d’argent qui encombre, dont on ne sait plus quoi faire et dont on se lasse et s’ennuie.

Je ne suis pas si gentille pourtant et en moi grondent les chants ensorcelants de Maldoror. J’ai parfois envie d’étrangler, de broyer, de faire mal à étouffer. Mais au bout du compte, il n’y a que moi qui étouffe, il n’y a qu’autour de mon cou que je voudrais réellement passer cette corde à linge, m’étant au préalable anesthésié la gorge avec six grammes de coke. Mes muses sont parties dès que j’ai tourné le dos à ce foyer qui m’a accueillie durant deux ans, à la chambre 710. Tout m’ennuie et me nuit, et conspire à me nuire. Maldoror a trouvé la parade à cet ennui, il a su s’en détourner, mais moi, je n’ai que la lâcheté pour compagnie et je pense que jamais je ne pourrais étrangler, arracher de mes mains la peau d’un torse masculin, ou encore mieux : de me faire exploser, de transformer mon corps en feu d’artifice sous un métro.

Pourquoi ce vide autour de moi ? Ils sont tous au comptoir et moi, je me complais dans mon mutisme languissant de spleen.

Pourquoi ce vide autour de moi ?

Ce n’est en rien la vie ça. C’est un état intermédiaire, un stade qui me mènera au suicide ou au crime. Rien n’échappe à l’ennui pourtant et je n’ai pas assez de souvenirs pour me distraire.

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