Parlons ciné

Les Amitiés maléfiques, l’écriture clandestine

CRITIQUE – Étudiant en maîtrise, à l’université René Descartes, André Mornay exerce une influence déconcertante sur ses camarades. Dans l’amphithéâtre, un exposé, comme scène d’exposition, marque très fermement les positions du héros face à l’écriture et fait toute l‘admiration de son directeur de maîtrise.

« Écrire n’est justifié, ni même n’a de sens qu’à condition d’être vital » ne cesse de prôner André Mornay, personnage des plus singuliers du second film d’Emmanuel Bourdieu, les Amitiés maléfiques. Après Vert paradis, son premier long métrage, le réalisateur se plonge dans l’univers d’une fac de lettres. Fascinant pour un certain nombre, puisque Les Amitiés Maléfiques, présenté à Cannes en 2006 dans le cadre de la Semaine de la Critique, est reparti couvert de lauriers : Grand Prix de la Semaine de la Critique, prix SACD (Société des Auteurs et Compositeurs dramatiques), Grand Rail d’Or, offert chaque année par un jury de cheminots.

Étudiant en maîtrise, à l’université René Descartes, André Mornay exerce une influence déconcertante sur ses camarades. Dans l’amphithéâtre, un exposé, comme scène d’exposition, marque très fermement les positions du héros face à l’écriture et fait toute l‘admiration de son directeur de maîtrise.

« Pourquoi certains écrivent-ils ? Parce qu’ils n’ont pas assez de caractère pour s’en empêcher », défend-il incessamment. Mornay pousse Éloi, un de ses camarades à se débarrasser du manuscrit qu’il a écrit en secret. Il ridiculise la mère du jeune homme (Dominique Blanc), romancière à succès, fragilisée par la parution d’un pamphlet féroce. Il efface la nouvelle que sa copine a osé écrire. Influent, hautain et odieux.

Pourtant, tout semble sourire au jeune dandy jusqu’à ce que son directeur de maîtrise refuse de continuer à travailler avec lui. Ne voulant pas faire part de cet échec à ses amis, André leur fait croire qu’il est envoyé aux Etats-unis pour faire son DEA. Il n‘est pas parti si loin, puisqu’il est, en réalité, professeur de culture générale dans une base militaire de province. Nous assistons dès lors à la chute de ce personnage charismatique du fait du détachement de ses camarades qui s‘aperçoivent peu à peu du subterfuge.

André Mornay en divine marquise

Le titre du film interpelle, et rappelle avec force une œuvre clef de la littérature française. En effet, prononcer « les Amitiés maléfiques » sans penser aux Liaisons dangereuses est improbable. Mais si Télérama compare Mornay à Valmont, il est peut être préférable de le rapprocher de la Marquise de Merteuil. N’oublions pas que c’est avec un charisme très proche de celui de Mornay qu’elle tirait les ficelles des liaisons dangereuses. Même charisme, même degré de fascination pour les deux personnages, et finalement même chute, et même solitude, face à la ligue des anciens camarades. Une différence pourtant : l’absence de manichéisme dans l’œuvre de Bourdieu, qui insiste davantage sur le coté pathétique d’André. C’est en cela que les deux œuvres différent : il n’a pas toute la cruauté sans âme de la divine marquise.

Pour en revenir à l’aversion d’André pour l’écriture, son mépris n’est évidemment pas crédible. La peur semblerait davantage être la motrice. À l’instar de la marquise déchue par la correspondance même qui l’a hissée aux manettes des liaisons dangereuses, le jeune Mornay aurait pu être déchu bien avant s’il avait gardé la moindre preuve manuscrite. « Il ne faut rien écrire, même pas une lettre car les lettres sont les pires » dit-il à Éloi.

Mornay ou Mort-né ?

Outre le titre du film qui révèle tout un aspect des rapports de force entre des individus (à peine formés), il est impossible de ne pas s’arrêter devant le patronyme de notre (anti?) héros.

Mornay ou Mort-né ? André n’est au fond qu’un comédien n’existant que grâce à son public, à son entourage. Gourou, maître à penser, castrateur, il construit la vie des autres, alors que la sienne semble s’arrêter. Il est contraint de se couper les cheveux en entrant dans la base militaire. C’est la mort du roi tout puissant, si l’on en croit la tradition mérovingienne. « Je suis vieux comme un raté », confie -t-il à la fin. En effet, il voit « les émancipés » réussir, l’un dans l’écriture, l’autre dans la tragédie. Mais lui, André Mornay, puisqu‘il n‘a pas écrit, n‘a point marqué, si ce n‘est les quelques années de post adolescence de ces étudiants. C’est son mépris de l’écriture qui le perdra et qui fera de lui un absent, et par là, un mort né, ou un mort vivant. Il est celui dont on se souviendra mais qui ne fera pas partie du présent des étudiants.

Les Amitiés maléfiques, réflexion sur la littérature et la critique aurait pu tomber dans un lyrisme exacerbé du dandy en plein complexe de supériorité, or s’il y a dandy en plein complexe et s’il y a lyrisme, il n’y a pas d’exaspération.

Article écrit le 11 novembre 2006.

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