Entre les lignes

Les femmes qui lisent sont dangereuses

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LIVRE – « Du sacré donc point de femmes. Seuls les hommes ont le droit d’y toucher. Mais voilà que la femme surgit, qu’elle obtient l’autorisation d’exister dans le cadre. La femme s’appelle bien sur Marie, et lorsque l‘ange vient lui annoncer la bonne nouvelle, Marie est en train de lire, Marie est dérangée, Marie est effrayée, Marie se rétracte et se replie mais pour autant ne perd pas ses esprits, car elle couvre de sa main ce livre tout en introduisant son pouce à la page où elle a été interrompue. C’est dire que le livre l’emportait ailleurs, dans un ailleurs dont elle ne veut pas perdre le fil, même si ce que lui dit l’Ange crée le séisme : « Je te salue, tu es pleine de grâce, le Seigneur est avec toi, tu es bénie entre toutes les femmes. Sois sans crainte, Marie, car tu as trouvé grâce aux yeux de Dieu »

Le livre que tient Marie est un livre d’heures, un livre rouge, un livre personnel, un livre qu’elle lit en silence.

1857. Lors d’un procès intenté contre Gustave Flaubert pour offense à la voie publique, Ernest Pinard qui fit le réquisitoire, ne s’y trompa pas : ce qu’il incrimina, ce fut le genre de l’auteur, « la peinture réaliste », le fait qu’« une seule personne a raison, règne, domine : c’est Emma Bovary » et que l’« art sans règle n’est plus l’art ; c’est comme une femme qui quitterait tout vêtement ». « Emma Bovary, c’est moi », disait Flaubert. Emma n’est-elle pas un homme ? Comme un homme, Emma porte, entre deux boutons de son corsage, un lorgnon d’écaille ; pour sa première promenade à cheval, un chapeau d’homme lui couvre le crâne ; quand elle tombe enceinte, elle souhaite avoir un fils.

Baudelaire fut le premier à insister sur la nature virile d’Emma. Emma, c’est l’assomption de la jouissance. Emma, c’est le dérèglement de tous les sens. Emma, c’est la recherche du désir. Son propre désir. Pour le plaisir de la lectrice.

Les femmes qui lisent s’exposent aux affections pulmonaires, à la chlorose, à la déviation de la colonne vertébrale, et à l’hystérie. Femmes-livres-hystérie, le trio infernal. Le cocktail explosif, un peu comme mélanger l’alcool au médicament. Ça vous gâche une soirée. Flaubert a écrit un jour qu’il se sentait hystérique. En 1852, il note : «  je sais bien qu’il n’est point aisé de dire proprement les banalités de la vie. Et les hystéries d’ennui que j’éprouve en ce moment n’ont pas d’autre cause… Je suis brisé et anéanti de tête et de corps comme après une grande orgie. » Gustave est une femme, Emma est un homme.

Les hystériques sont des femmes plus que les autres femmes.

Les femmes qui lisent sont dangereuses, Laure Adler et Stephan Bollman, éd. Flammarion.

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